"Elle vient juste de reposer
le combiné. Autours d’elle, comme enveloppés dans du coton,
les bruits familiers lui parviennent en demie teinte. Elle a encore
en tête une voix douce et chatoyante, un éclat de rire cristallin
et des images du passé, d’une histoire qui ne lui
appartient pas mais qui lui semble
familière.
Il est de ces instants hors
du temps qui ne s’expliquent pas. Des moments magiques,
emprunts de sensations qui n’ont pas de mots pour
pouvoir les décrire.Il y a quelques heures
encore elle fixait son écran d’ordinateur, perdue dans la vie
des autres, quand elle cru voir comme un miroir qui lui renvoyait
des images fugaces, des impressions de déjà vu, un sentiment
étrange, indéfinissable et déroutant.Plongée dans le passé
d’une famille inconnue, dans la vie d’une femme au
destin particulier, à découvrir des petits morceaux choisis de vie,
elle ne pouvait alors se douter de la suite de ses
recherches.
Elle n’imaginait pas
qu’un simple contact de courtoisie sur Internet, qu’un
petit message anodin et timide ouvrirait les vannes de ses envies
enfouies depuis tant d’années.
La découverte de ces photos,
traces d’une autre époque, la lecture de la vie tourmentée
d’une artiste, de ses proches, la recherche d’un roman
« disparu », tant d’éléments d’une grande
banalité qui soudain semblaient vouloir la pousser à fouiller
encore plus loin.Un échange par courriers
virtuels, des réponses à des questions essentielles, des coins de
voiles soulevés par le vent d’une inconnue.
Tous ces instants
d’attente fébrile à se demander quel serait le contenu du
prochain message, à espérer que le fil ne serait pas coupé, que ces
petits mots sans grande importance déboucheraient sur autre chose
de plus profond dans cette recherche d’une
inconnue.
Tout ce temps à se promener
sur des centaines de pages, posées sur la toile pour évoquer la
vie, les passions, les petits bonheurs d’une autre inconnue,
petite fille de la première inconnue, à lire entre les lignes, à
plonger dans des photos somptueuses, à égrainer les années remplies
de mille et une petites choses, à visiter des endroits magiques où
elle ne mettrait jamais les pieds.
Du temps consacré pour un
autre, pour celui qui, dans sa solitude infinie, cherche le passé
pour redonner au futur le goût des racines, des instants de partage
de la connaissance, pour redonner à des illustres inconnus ou
méconnus leur juste place dans un système en perpétuelle
évolution.
Ce temps donné pour permettre
à cet homme d’avancer dans sa quête de la mémoire collective,
de petites choses ayant eu une importance certaine,
d’histoires de vies particulières, de destins parfois
surprenant.
Elle était loin de se douter,
en aidant son père, que de nouvelles portes s’ouvriraient
ainsi.
Elle n’avait pas
réfléchi plus de 5 secondes en voyant le numéro de téléphone, ½
seconde d’hésitation, à peine le temps d’enclencher sa
machine à questions perpétuelles qui ne servent à rien si ce
n’est à tourner en rond sans prendre de
décision.
Elle avait allumé une
cigarette, comme pour se donner de la contenance, et composé ce
numéro, une petite boule d’impatience lui tenant compagnie.
Et, lorsqu’elle entendit la chanson de cette voix inconnue,
elle su.
« O temps suspend ton
vol »
Plongées dans les paroles
l’une de l’autre, à l’écoute d’un destin
aussi fascinant que celui de son aïeule, ces instants, d’une
certaine rareté, donnaient une sensation de bien être étonnant
mélangée à quelque chose d’indéfinissable. De ces sensations
qui ne s’expliquent pas et qui pourtant sont bien réelles et
vous touchent au plus profond de votre être.Il avait bien fallu se
quitter, tout en se disant « à bientôt », et une fois le
téléphone reposé, elle semblait « ailleurs » et
« autrement ». Rien n’avait pourtant changé autours
d’elle, son homme était toujours présent à sa façon, écoutant
d’une oreille distraite ce qu’elle tentait de lui faire
partager. Ses enfants continuaient leur petit bonhomme de chemin,
ne comprenant pas forcément l’enthousiasme soudain qui lui
donnait ces petites étoiles dans le regard.
Et pourtant, ce
n’était plus pareil, sans vraiment savoir
pourquoi.Elle ressentait quelque
chose d’étrange, de troublant, toujours impossible à définir,
une sorte d’enthousiasme réfréné par son coté pratico
raisonnable, surtout ne pas s’emballer trop vite, ne pas
partir dans ses délires habituels basés sur de l’imaginaire,
voire de l’absurde. Surtout garder les pieds sur
terre.
Elle mis très longtemps à
trouver le sommeil, se retournant sans cesse, se relevant parfois,
sans trop comprendre pourquoi Morphée ne voulait pas
d’elle.
Lorsque le bruit sourd
d’une porte qui se ferme lui fit ouvrir les yeux, elle se
leva sans prêter attention à l’heure qu’il était, se
fit un café et en allumant sa première cigarette se mit devant son
ordinateur, lâchât alors ses mains sur le clavier,
comme guidées par une force nouvelle qui semblait venir du plus
profond de son enfance.
Avait elle enfin trouvé
comment définir cette sensation étrange qui l’habitait
depuis peu ?
Allait elle laisser
s’exprimer ce qui depuis toujours restait prisonnier
d’un carcan aux mille fausses
raisons ?"
juillet 2007,
publié "ici"en septembre 2007.
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